LE TEXTE DE L'ACTION "DEFAITE DE L'INTERNET"

 

Le site MacSurfer ferme ses portes jusqu'au 21 mars, jour de la fête de

l'Internet, en témoignage de son soutien aux hébergeurs de sites Web

AlternB (http://www.altern.org) et Le Village (http://www.le-village.com/),

et à leurs responsables Valentin Lacambre et Guillaume Esnault.

Le 10 février 1999, la Cour d'Appel de Paris, statuant en référé, a condamné

Valentin Lacambre à verser à Estelle Hallyday une provision sur dommages et

intérêts de 400.000 francs pour avoir, début 1998, hébergé un site sur lequel

on pouvait trouver des photographies portant atteinte au droit qu'elle

détient sur son image et à l'intimité de sa vie privée. Ce site avait été

mis en ligne par un internaute dont les avocats de la donzelle n'ont même

pas cherché à connaître l'identité, se bornant à attaquer un tiers,

l'hébergeur AlternB, qui a alors immédiatement retiré ledit site,

avant même toute action en justice.

Le 18 décembre 1998, la police de Rennes effectuait une

descente extrêmement musclée dans les locaux du Village, fautif d'avoir

hébergé un site consacré aux films d'horreur et présentant des images de

nature à choquer la sensibilité des mineurs; la descente se concluait par la

garde à vue et la mise en examen du responsable du serveur.

Ces démonstrations de force et d'incompétence, en rendant les services

d'hébergement responsables des contenus, menacent directement la survie des

sites indépendants francophones, qui ne trouveront plus d'espaces

d'hébergement libres et gratuits, et condamnent la richesse de l'expression

sur l'Internet.

C'est pourquoi le site [nom du site] ferme ses portes et invite tous les

webmestres indépendants à faire de même. En tant que webmestres, il nous

apparaît que la fermeture de nos sites est la forme la plus efficace de

protestation: nous sacrifions très exactement ce que nous défendons, notre

moyen d'expression. Le 21 mars, le réseau que nous présenterons pour la fête

de l'Internet sera un réseau mort.

 

 

UNE SITUATION ABERRANTE...

 

 

Tout l'intérêt du Web repose sur la possibilité, pour chacun, de publier

directement ses propres informations et de les diffuser largement. Pour cela,

l'Internet est constitué d'un certain nombre d'intervenants techniques,

professionnels ou bénévoles, dont le rôle est de permettre la mise en

relation de celui qui publie et de ceux qui consultent l'information. Cette

chaîne se compose d'entreprises de télécommunication (gérant les réseaux

téléphoniques), de fournisseurs d'accès (permettant la connexion de chacun

aux réseaux téléphoniques), et de serveurs stockant l'information proprement

dite. L'hébergement de sites Web entre dans cette dernière catégorie. Ce

n'est rien d'autre qu'un des moyens techniques permettant de relier l'auteur

de l'information à ceux qui la consultent.

Il est clair que chaque auteur publiant sur Internet doit pouvoir répondre

devant la loi de ses publications; il est également clair que l'hébergeur

(comme tous les autres intervenants de la chaîne technique) doit prêter son

concours à l'action de la justice en cas de besoin. Mais transformer

l'hébergeur en "éditeur" responsable des informations est un grave contresens.

 

... ET LIBERTICIDE

 

Au-delà de l'injustice qui frappe Valentin Lacambre et Guillaume Esnault,

c'est l'existence même du Web francophone qui est menacée, car cet arrêt

induit deux effets particulièrement pervers.

 

 

[L'hébergement gratuit est condamné]

 

En rendant co-responsables leshébergeurs des contenus

qu'ils hébergent (les hébergeurs, de tailles diverses, hébergent

généralement plusieurs dizaines de milliers de sites différents),

l'arrêt condamne directement l'activité d'hébergeur : aucun n'a

en effet l'assise financière nécessaire pour supporter les charges liées

à un contenu qu'il ne peut contrôler. Il faut en effet savoir que tous les

hébergeurs sont régulièrement attaqués, conjointement ou à la place des

sites qu'ils hébergent, et que jusqu'à maintenant ils étaient acquittés,

mêmes lorsque les contenus (et leurs auteurs) étaient, eux, condamnés.

Dorénavant leur survie économique est menacée. Il convient de signaler que

les plus modestes de ces systèmes d'hébergement sont maintenus par des

passionnés qui, par ce moyen, souhaitent participer à la diffusion de

l'information gratuite sur le réseau et à la défense de la liberté

d'expression; nul doute qu'un tel jugement va en dégoûter plus d'un.

 

 

[Les nouveaux censeurs]

 

Ces événements mettent, de fait, tous

les hébergeurs en position de censeurs. Puisqu'ils sont déclarés responsables

des contenus, ils doivent maintenant vérifier l'intégralité des sites

hébergés. Non seulement cette tâche est titanesque, surtout elle condamne

directement la liberté d'expression, en confiant à des techniciens le soin de

décider de ce qui est légal et de ce qui ne l'est pas.

 

 

PLUS GENERALEMENT,

 

ces affaires sont à rapprocher des nombreux déboires qui touchent ceux qui

interviennent sur le Web: plaintes systématiques, descentes de police

musclées et garde à vue sont devenues le quotidien de l'Internet.

 

Qui a peur de la liberté d'expression ?

 

Cela dénote un état d'esprit général particulièrement malsain,

qui revient à considérer la liberté d'expression comme dangereuse;

de plus le mythe largement répandu selon lequel cette liberté serait

totalement incontrôlable et laissée aux pires criminels

(pédophiles, révisionnistes, néo-nazis, terroristes) sur l'Internet

et que les moyens d'y intervenir seraient inexistants, contribue à durcir

l'attitude des plaignants et des autorités.

De cet état d'esprit détestable découlent des comportements exagérés qu'il

conviendrait de tempérer. Ainsi les plus petites infractions sont

systématiquement poursuivies en justice, et nombre de petits webmestres se

sont retrouvés, du jour au lendemain, devant le juge des référés, trainés en

justice par des victimes appeurées; alors qu'un simple contact suffit le plus

souvent à clarifier la situation et à faire cesser l'infraction. Ainsi les

interventions des forces de l'ordre sont menées avec une extrême violence,

disproportionnées par rapport aux infractions, comme si toute affaire liée à

l'Internet mettait en jeu des pédophiles néo-nazis fabriquant des engins

nucléaires dans leur cave. Ainsi les garde à vue injustifiées des

intervenants techniques du réseau.

Découle de ce discours méfiant une autre attitude: la peur pour chacun de

s'exprimer sur le réseau et de diffuser sa propre pensée. Si l'on fait croire

qu'il faut disposer d'une formation complète de juriste avant de publier en

ligne, on génère une auto-censure insupportable.

 

Il faut donc rappeler que la liberté d'expression est un droit fondateur de la

démocratie et arrêter de faire croire, comme c'est trop souvent le cas,

qu'elle est dangereuse, déstabilisante ou nuisible. Internet n'est pas une

jungle livrée aux criminels de tout poil, c'est un lieu du discours social et

démocratique où la justice doit s'exercer sans succomber à des peurs

irrationnelles.

 

 

Moins de libertés sur le réseau qu'ailleurs

 

Sans nier le tort causé à

Estelle Hallyday, ni l'illégalité de certaines publications sur le Web, il

convient de signaler l'extrême différence de traitement entre l'Internet et

la presse écrite. Les procès touchant des fanzines (magazines édités par des

amateurs et des associations) sont très rares; sur l'Internet ils tendent à

devenir systématiques. Un minimum de tolérance assainirait sans doute

l'atmosphère.

 

La chasse aux webmestres est ouverte

 

Outre la peur irrationnelle déjà

évoquée face au nouveau média, on constate que de nombreux juristes voient

dans l'Internet un nouveau "marché"; d'où une compétition à celui qui

obtiendra, le premier, une condamnation d'un nouveau genre (et si possible

touchant les intervenants les plus solvables). Les victimes sont poussées à

poursuivre, pour un oui ou pour un non, moins pour obtenir réparation que

pour servir de publicité à ceux qui les représentent. L'utilisation abusive

des procédures en référé (inutiles lorsque le comportement incriminé a

déjà cessé) témoigne de cette dérive.

 

 

EN CONCLUSION...

 

Le seul responsable d'une page Web est son auteur. Il a le droit, en cas

d'infraction, à être entendu par un tribunal indépendant et impartial, dans

le respect des droits de la défense.

L'hébergeur n'est pas responsable. Si, au contraire, la justice française le

rend responsable des sites hébergés, il se substituera à la justice et

décidera à sa place de ce qui est légal et de ce qui ne l'est pas, sans

s'entourer des conditions de procédure nécessaires au fonctionnement d'un

pays démocratique. Ainsi la justice imposera aux hébergeurs la pratique d'une

censure préventive et expéditive, qui ne garantira pas aux auteurs des pages

Web la possibilité de défendre leur liberté d'expression.

 


Retour